Comment éviter les clichés autour de la traduction ?

Comment éviter les clichés autour de la traduction ?

« Hé mais t’es bilingue, vas-y, parle anglais ! », « Ouais moi aussi j’ai fait anglais LV1, je peux traduire des livres alors du coup ! », « Tu peux me corriger ce dossier d’anglais d’une quarantaine de pages ? » : si vous êtes traducteur anglais/français, vous avez forcément entendu l’une de ces phrases à un moment dans votre vie. On va donc y répondre point par point et montrer combien ces clichés ont la vie dure, en essayant d’être pédagogue et de ne pas s’agacer (ou presque).

Traduction littéraire

T’es bilingue, dis-moi un truc en anglais pour voir !

On dit qu’une personne est bilingue à partir du moment où elle est capable de comprendre sans difficulté et de s’exprimer dans deux langages différents. Donc, si on s’en tient à la définition officielle, oui, je suis bilingue. Cependant, selon les linguistes, cette définition varie légèrement. Cela peut aller d’un niveau correct dans la langue étrangère jusqu’à la maîtrise quasi-totale, voire équivalente à sa langue maternelle. Si on prend en compte ce dernier point de vue (que je partage), alors non, je ne suis pas bilingue. Et même, très peu de personnes le sont. Selon moi, il y a deux solutions pour acquérir les mêmes compétences dans deux langues. Soit il faut avoir des parents qui ont parlé ces deux langages dès l’enfance. Ou alors, il faut avoir vécu très longtemps dans un pays étranger où il était impossible de parler sa langue maternelle.

Comme beaucoup de personnes partent du présupposé qu’avec mon Master d’anglais et mes quelques traductions publiées, je suis totalement bilingue, on arrive souvent à des conversations gênantes où on me demande de traduire un mot que je ne connais pas. Et vient généralement la petite blague : « Ah mais t’es nulle, en fait ! ». Haha.

Je pense que vous serez d’accord avec moi : on ne connaît pas tous les mots, ni toutes les subtilités de la langue française, qui est pourtant notre langue maternelle. Alors imaginez avec une langue que vous n’avez pratiquée qu’à l’école (même à haut niveau) et dans vos loisirs (lectures, films, podcasts…) ? Évidemment qu’il y a de nombreux mots que je ne connais pas !

Très lié à ce cliché, on retrouve les gens qui ne font pas la différence entre la traduction littéraire (mon métier) et l’interprétation. Ainsi, ils sont souvent étonnés que mon anglais ne soit pas parfait et qu’il contienne encore de grosses traces d’accent bien franchouillard. Je ne suis jamais partie à l’étranger, je n’ai donc jamais eu l’occasion de communiquer oralement en anglais avec des natifs sur du long terme. Et sans ça, je pense qu’il est très difficile de gommer son accent français. Mais comme mon métier est de traduire des livres, ce petit défaut ne m’empêche absolument pas de faire mon travail correctement. Il me fait juste un peu complexer quand je dois parler anglais en public 😉

Tu peux me traduire ça stp ?

Un autre cliché que l’on pourrait citer est qu’un traducteur peut traduire tout et n’importe quoi en un temps record. Cela vient, encore une fois, d’une méconnaissance du métier : les gens pensent que la traduction littéraire et la traduction technique sont la même chose. Or, si vous me demandez de traduire le mode d’emploi d’un frigo ou d’un texte de loi extrêmement spécifique, il y a de grandes chances pour que j’en sois incapable. Chaque texte a son vocabulaire propre avec lequel le traducteur doit se familiariser avant de pouvoir le retranscrire dans sa langue source.

D’ailleurs, le traducteur doit toujours travailler d’une langue source, l’autre langage qu’il maîtrise, vers une langue cible, sa langue maternelle. On m’a souvent demandé de traduire des textes du français vers l’anglais alors que pour ce genre de travail, il faudrait s’adresser à un ou une anglophone. Jamais quelqu’un qui n’est pas complètement bilingue (cf. point précédent 😉) ne pourra vous donner un rendu totalement naturel et fluide dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle.

Enfin, on me demande aussi souvent de traduire des bribes de phrases sans me donner aucun contexte. Exemple tout bête : « Comment tu traduirais « je vous laisse » ? ». Et la question s’arrête là. Mais les traductions seront toutes différentes selon ce qui suit ou ce qui précède ! « Je vous laisse mon chien pendant deux jours », « Je vous laisse la clé sous le paillasson », « Je vous laisse voir avec mon manager » « Allez, je vous laisse, à bientôt ! » : « laisse » sera traduit par un mot différent dans chacune de ces quatre phrases !

Il est difficile de blâmer les personnes qui posent ce genre de questions car cela vient de leur façon d’envisager la traduction. La plupart des gens pensent que pour traduire, il faut calquer la phrase de la langue source dans la langue cible. Or, ce n’est que le début du travail de traduction ! Il faut d’abord effectivement comprendre le sens des mots utilisés, puis le sens global de la phrase. Ensuite, il faut s’approprier le sens et le retranscrire dans sa langue cible de façon naturelle, sans laisser de trace de la langue source. Et enfin, il faut faire tout ça en respectant le style de l’auteur. Tout un processus qui m’amène au dernier cliché, probablement le plus tenace…

Moi aussi je parle bien anglais, je pourrais traduire des livres, non ?

Non. C’est tout pour moi.

Allez, je blague, je m’explique. Il ne suffit pas de bien comprendre l’anglais pour pouvoir le traduire : traducteur est un métier à part entière. Et comme tous les métiers, il ne s’improvise pas, il s’apprend. En licence d’anglais, j’ai eu des cours de version (traduction de l’anglais vers le français) et de thème (traduction du français vers l’anglais). J’ai aussi eu des cours de linguistique et de grammaire française. Oui, car pour traduire, il faut évidemment comprendre la langue source, mais surtout maîtriser parfaitement la langue cible ! J’ai eu de très bons profs, j’ai acquis beaucoup de connaissances et de technique. Mais ce n’est qu’en master de traduction littéraire que j’ai véritablement appris le processus de traduction. J’ai notamment appris qu’il fallait respecter les étapes que j’ai citées précédemment et qu’une traduction ne se faisait pas en une seule fois.

Si vous voulez traduire une œuvre complète, il faut commencer par… lire l’œuvre complète ! Ça peut paraître bête, mais on est parfois tenté d’ouvrir le livre et de commencer la traduction instantanément. Or, si on veut rester fidèle à l’univers et au style de l’auteur, il faut bien s’en imprégner et cela nécessite une, voire plusieurs lectures. Une fois cette étape terminée, vous pouvez commencer la première traduction, dite littérale. C’est le moment où le dictionnaire et les forums de WordReference deviennent vos meilleurs amis. Cette première traduction sera généralement imbuvable car bourrée d’anglicismes, avec des phrases à la syntaxe bancale, des répétitions, des maladresses…

C’est là qu’intervient la deuxième traduction ! Maintenant que vous avez tiré tout le sens du texte, il faut le rendre naturel aux yeux d’un lecteur français. Mais il faut faire ça en gardant en tête l’œuvre originale pour ne pas « trahir » l’auteur et se laisser influencer par son propre style d’écriture. En effet, de nombreux traducteurs sont aussi écrivains et se laissent parfois un peu emporter, le plus connu étant Baudelaire qui a traduit les recueils d’Edgar Allan Poe. Pour que la traduction soit parfaite, une dernière relecture s’impose pour corriger les dernières coquilles, reformuler des phrases dont la sonorité vous dérange, s’assurer de la cohérence globale de votre travail…

On ne s’improvise donc pas traducteur parce qu’on a réussi, malgré quelques pintes dans le nez, à tenir toute une conversation avec un anglais dans un bar londonien !

Vous avez maintenant toutes les cartes en main pour ne faire aucun cliché la prochaine fois que vous rencontrerez un traducteur littéraire. Et qui sait, vous allez peut-être même pouvoir l’épater en lui montrant à quel point vous connaissez tous les dessous de son métier 😉

Article rédigé par Laura Dupra
Son site : Site de Laura Dupra


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